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lundi 23 mai 2016

Droit et devoir d’ingérence ; de l’assistance humanitaire à l’usage militaire ?

L’expression “droit d’ingérence” et plus généralement la notion d’ingérence sont très largement employées depuis les années 80. Elles servent à désigner tantôt des actions humanitaires, tantôt des déploiements armés ou des sanctions politico-économiques, dans le cadre de textes votés à l’ONU.  L’idée s’incarne à travers l’usage d’expressions très variées ; "devoir d’ingérence", "assistance humanitaire", "droit d’intervention" ou encore "ingérence humanitaire". Une multiplicité qui contribue à créer une certaine confusion.

Le droit d’ingérence est issu de du droit humanitaire, et alimentés par les droits de l’homme. Il est consacré dans les tribunaux de la Haye, de Genève et de New-York. La norme morale international qui en serait le fruit promeut l’individu au rang de patrimoine commun de l’humanité, ne dépendant plus de la seule autorité de l’état auquel il est assujetti.

Au sens commun l’ingérence désigne l’action de s’immiscer indûment, sans en être requis ou, sans en avoir le droit dans les affaires d’autrui. Le fait d’y associer le mot humanitaire visant à légitimer l’action. L’ingérence au sens large peut être à la fois matérielle, immatérielle, active et passive. Elle peut prendre la forme d’une intervention physique, d’une pénétration non autorisé d’un territoire étranger par exemple. Mais elle peut également s’exercer sous formes de pressions ou de prises de positions plus ou moins directes dans les affaires d’un pays en vue de modifier son équilibre :

.Démarches diplomatiques (comme dans le cas des négociations successives entre Israël et   Palestine),
.Sanctions économiques (Iran, Corée du Nord, et plus récemment Russie),
.Mobilisations médiatiques (Ukraine : Révolution Orange, Egypte : Révolutions Arabe),
.Droit d’asile offert aux opposants politiques (Aung San Suu Kyi , Mikhail  Khodorvoyski),
.Négociations via un tiers allié (Syrie via la Russie, Corée du Nord via la chine).

Quant à l’expression et à l’idée de "devoir d’ingérence", elle a été introduite en France en 1978 par Jean-François Revel ainsi que par Bernard Kouchner et Mario Bettati dans un livre éponyme. Selon ses derniers elle désigne une "attitude éthique" à destination des populations civiles sous la forme d’une assistance humanitaire. Il s’agissait à travers un titre tantinet provocateur d’analyser et de commenter, notamment dans le cadre des activités de Médecin Du Monde, les actions d’assistances aux peuples et les difficultés des associations à assurer leur mission ; faute entre autre, de cadre juridique précis.

En théorie le droit d’ingérence est d’ailleurs toujours, en soit, dépourvu de fondements juridiques. Il n’est justifiable que lorsqu’il est accolé au terme humanitaire. Une action humanitaire visant à organiser le respect de la personne humaine en cas de conflit armé. Il est souvent confondu avec le droit d’assistance ou de secours encadré par la résolution 43/131 du 8 Décembre 1988.  Résolution qui n’a d’ailleurs pas d’effet contraignant et dont l’apport au droit ne peut-être considéré autrement que comme une coutume. Au même titre donc, que le principe de non-intervention. D’ailleurs si l’intervention humanitaire, au contraire de la simple assistance, peut inclure le déploiement de forces de maintien de la paix, celles-ci sont exclusivement attachées à protéger les actions humanitaires elles-mêmes. Elles ne peuvent prétendre renverser un état souverain quelque soit la situation politique à l’intérieur du pays. La charte de L’ONU (article 2, paragraphe 7, alinéa 4) ainsi que le Déclaration de L’Assemblée Générale des Nations-Unis de 1970 vont également dans ce sens.

Cette charte, ratifié par 189 états admet qu’ "aucune disposition de la présente (…) n’autorise les Nations-Unies à intervenir dans des affaires qui relèvent essentiellement de la compétence nationale d’un Etat." En dehors de l’application des mesures de coercition prévues plus loin au chapitre VII, c’est à dire celle d’une "action en cas de menace contre la paix internationale, et d’acte d’agression".

Suite aux événements du 11 Septembre 2001 à New-York l’idée de droit d’ingérence et en particulier les dispositions du chapitre VII ont vu leurs champs d’actions élargies et renforcées sous l’impulsion des Etats-Unis et avec le soutien d’une grande partie de la communauté internationale. Ce changement s’illustre dans les interventions menées en Afghanistan et en Irak et dans les discours du représentant Américain à l’ONU les 16 Mars et 8 Avril 2003. Discours au cours desquels le pays annonce sans détour son objectif ; le renversement du régime en place. Objectif qu’elle justifie en s’appuyant sur de supposés preuves d’un arsenal chimique, qui s’est finalement révélé inexistant. Ce cas fondateur d’une définition élargie des possibilités d’ingérences interroge sur la définition du risque, et de la menace pour la sécurité internationale évoquée dans le chapitre VII ainsi que sur les usages géopolitiques potentiels du droit humanitaire.

Avec ce glissement, la protection et l’aide aux populations civiles locales passent au second plan. D’autant qu’une intervention militaire, au sol ou dans les airs, qu’elles soient justifiés ou non par des menaces sur la sécurité internationale, n’est pas sans impact sur le conflit existant. L’étude "Armed intervention and civilian victimization in intrastate conflicts"[1] publiée en 2012 par des chercheurs américains pointe d’ailleurs une augmentation de 40% du nombre de victime civiles lors de ce type d’intervention. Victimes de l’intervention elle-même et des bombardement qui l’accompagne, mais également des acteurs locaux du conflit qui, lorsqu’ils s’affaiblissent, emploi des tactiques de plus en plus violentes contre les populations civiles pour essayer de conserver leur ascendant et maintenir ainsi le paysage stratégique à leur avantage.

Ne faut-il donc pas s’interroger sur les graves répercussions auxquelles ont conduits ces actes d’ingérence ? L’action militaire menée par les Américains et les Russes sur le sol Européens pendant la Seconde Guerre Mondiale peut-elle, à elle seule, justifier tous les interventionnismes ? Celui de la CIA et de l’URSS dans leur conflit larvé au Pakistan et en Afghanistan dans les années 80, d’un coté en armant les moudjahidines contre l’Union Soviétique, de l’autre en tentant d’occuper le territoire et de « soutenir » une révolution dans le pays. Contribuant à créer les conditions de l'émergence d’Al-Quaïda et l’installation du narco terrorisme dans la région avec les conséquences que l’on sait. Ou encore celui des livraisons d’armes et des bombardements de la coalition en Lybie qui ont certainement participés à la monté en puissance de l’organisation Al Quaïda au Maghreb islamique ainsi qu’à celle des mouvements terroristes d’Afrique centrale. Pour ne citer que des exemples récents.

Comment concilier l’idée de droit d’ingérence avec celle du principe de non ingérence et de son corollaire l’auto-détermination, tout deux consacrés par la charte de l’ONU (article 2 du paragraphe VII) ? Ou encore celle des principes énoncés dans la déclaration fondamentale du 9 Décembre 1981 intitulés " déclaration sur l’inadmissibilité de l’intervention et de l’ingérence dans les affaires intérieurs des Etats ". Des principes déjà ratifiés lors de l’Acte final d’Helsinki en 1975. Faut-il reproduire les erreurs commises pendant la Guerre Froide dans chacun des camps et depuis par les états les plus puissants? Des erreurs dont tant de peuples et de pays ont fait les frais.

Les principes des Nations Unies, aussi imparfait soient-ils, ne sont-ils pas fondés sur l’idée d’un pacifisme actif ? La promotion d’une culture de la coopération, du dialogue, de la réciprocité et d’une forme de contrainte sociale fixant des normes communes et incitant à l’horizontalité par opposition à la logique hiérarchique verticale de la puissance militaire ? La mise en œuvre et la création des conditions propices à l’avènement de cette horizontalité n’est-ce pas là, l’unique forme d’ingérence que l’on puisse promouvoir et accepter ? Dans le respect des principes moraux auxquels se réfèrent aussi les Droits de l’Homme ?




[1] Reed Wood, jacob Kathman et Stephen Gent, «Intervention armée et victimes civiles», 2012

vendredi 20 mai 2016

Immigration et flux de réfugiés, atoût ou handicap pour les pays d’accueils ?

L’immigration est-elle une chance décisive ou une déficience et un désavantage pour le pays d’accueil ? Voilà une question qui a soulevé de nombreux débats, de planton aux rapports des organisations internationales comme l’OCDE, en passant par d’innombrables chercheurs, philosophes, démographes, économistes, sociologues ou journalistes.

Aujourd’hui elle alimente toujours bien des controverses en Europe face à l’augmentation des flux de réfugiés poussés au départ par les conflits du Moyen-Orient et d’Afrique. 

Il faut toutefois résolument différencier l’immigration et le statut de réfugiés. Au niveau sociologique, l’immigration est à la fois un événement qui touche la vie des gens et un phénomène qui touche les pays d’accueil, les pays de transits et les pays de destination. Mais bien qu’elle soit toujours le fruit d’interaction complexes (facteurs de répulsions du pays d’origine, facteurs d’attractions du pays cible, existence de réseaux familiales ou communautaires, historique, linguistique, etc.), ses caractéristiques dominantes résident dans sa logique volontaire et dans une dynamique essentiellement dominée par la recherche d’une vie meilleure pour soit et/ou pour sa famille.

Les déplacements de réfugiés sont elles aussi à la fois des événements et des phénomènes.  Mais la similitude s’arrête là. Car au contraire de l’immigration, le déplacement de réfugiés en appel à une autre logique. Elle n’est pas le fait du souhait de l’individu ou de contraintes économiques mais bien de contraintes ou de persécutions qui induisent un choix somme toute bien plus réduit que celui des enjeux purement pécuniers ; rester et être en danger chaque jour, ou prendre le risque de partir avec l’espoir d’une vie nouvelle au bout du chemin pour soit et/ou pour sa famille.

C’est une distinction relativement récente si on considère que, dans l’histoire de humanité, les migrations ont toujours existé et contribué à la structuration et au développement des sociétés humaines. Alors les flux migratoires que l’on peut qualifier de traditionnels trouvaient leurs origines dans des conflits armés, des catastrophes naturelles d’ordre climatique par exemple ou encore à cause de famine, d’une détérioration rapide des conditions de vie et d’une augmentation de la misère. Les mutations que ce phénomène a connue reposent sur l’évolution des liens historiques, coloniaux et/ou linguistiques. Mais aussi sur des tendances nouvelles, avec notamment la mondialisation des échanges, l’accélération des flux, la mobilité des personnes mais aussi avec un élargissement du nombre de pays et des types d’individus concernés par l’immigration.

Au niveau légal aussi les différences sont fondamentales. Le droit d’asile ayant valeur constitutionnelle contrairement à l’immigration, qui dépend bel et bien des choix politiques du pays en la matière ou des traités internationaux auxquels il se réfère.

Bien que les études, analyses, articles ne manquent pas sur le sujet, les conclusions y sont souvent contradictoires. Cela s’explique en partie par le manque de données statistiques chiffrées. Car prendre au pied de la lettre les études statistiques revient à poser plusieurs postulats qui méritent d’être interrogés. D’abord l’idée que l’immigration est un phénomène contrôlable. Alors qu’elle échappe en grande partie à la vigilance de l’état. Ensuite qu’elle ait un impact suffisamment important pour qu’il soit mesurable, ce qui reste à vérifier. Enfin que les données disponibles dans tel ou tel pays puissent être comparées entre elles, alors que les définitions et donc les méthodes statistiques diffèrent d’un Etat à l’autre. 

L’immigration pose de nombreuses questions, et génère même des angoisses dans toutes l'Europe ; d’ordres économiques, sociologiques ou culturels. Sur le volume d’emploi disponible, la préservation de l’identité culturelle, etc. La dimension européenne, la perméabilité des frontières internes et externe à l’Union, la libre circulation des biens mais surtout des personnes renforcent aussi ce sentiment de vulnérabilité. 

Pourtant si l’on considère les 500 millions d'individus qui peuplent les états Européens, les risques d'une quelconque invasion sont susceptibles d'être écartée relativement rapidement.

Sur le plan culturel on constate que de nombreuses innovations (qu’on peut ou non apprécier) sont le fruit de métissage et contribue à l’enrichissement du pays cible. A titre d’exemple dans les grandes métropoles multiculturelles on peut désormais acheter des produits ou goûter à des plats pour lesquelles ont auraient dû voyager des milliers de kilomètres il y a quelques décennies encore. Dans cet perspective, la musique est également une illustration des influences culturelles croisées entre culture d’origine et culture d’accueil ; la Rumba, le Rap, la Soul, le Raï ou le Jazz sont à ce titre des innovations produits par des nœuds de confluences culturelles complexes. On pourrait citer de nombreux autres domaines ou les influences culturelles se sont exprimées dans une dynamique créatrice ; L’architecture, les arts en générales comme la littérature ou la peinture, et même les sciences. Car l’immigration n’est pas seulement un mouvement d’êtres humains, mais aussi un transfert d’histoires et d’expériences. Des phénomènes que les statistiques peinent à traduire en donnée.

Sur le plan économique la plupart des études sérieuses sur le thème soulignent la difficulté d’atteindre une conclusion tranchée. Le fait que l’immigration capte une partie des emplois que les nationaux pourraient occuper n’est pas avéré. La plupart de ces emplois étant des métiers très peu rémunéré ou valorisant socialement. Des métiers que  les nationaux rechignent à occuper. D’ailleurs, même si l’immigration occupe de fait des emplois qui pourraient, en théorie, intéressés des nationaux. Elle contribue également à l’augmentation de la demande de biens et de services sur le territoire. Ce qui a une incidence favorable sur la demande de main-d’œuvre. Ce bénéfice ne semble pas toujours également réparti et certains groupes, notamment ceux dont le travail est substituable à celui des immigrés (main-d’œuvre non ou peu qualifiée par exemple), sont mis en compétition avec ces actifs issus de l’immigration.

Sur le plan démographique, si on regarde les chiffres démographiques officiels, on est loin d’assister à une déferlante migratoire sur l’Europe. En 2010 on estime qu’environ 9% de la population européenne était née à l’étranger (hors UE). Même si la relative prospérité et stabilité de la zone ne manque pas d’attirer un nombre important de migrants. Il faut d’ailleurs préciser que ce solde migratoire contribue au maintien d’un certain équilibre de la pyramide des âges en Europe et palie au vieillissement de la population.  

Cette contribution n’est pas sans lien avec les enjeux économiques. Car on considère que le vieillissement de la population conduit à une diminution de la population active. Diminution qui engendre de multiples effets négatifs sur l’activité économique. L’OCDE présente dans son rapport sur l’immigration en 2000 des conclusions similaires. Selon l’organisation, le flux migratoire à une incidence directe sur l’effectif de la population active. La population d’immigrant étant majoritairement composée de jeunes actifs.

Pourtant si l’immigration contribue à l’équilibre démographique cela ne signifie pas qu’elle réalise cette équilibre. En effet certaines études sur la question indiquent que le maintient d’un ratio tolérable de dépendance générationnel (population totale/population d’actif), lié à la pérennité du système de retraite notamment, impliquerait un énorme accroissement du solde migratoire et donc à une augmentation significative de la population totale qui pourrait entrainer des effets indésirables sur les finances et l’économie des états. [1]

L’immigration est réputée pour être couteuse. L’idée communément répandue veut que les immigrés soient de grands consommateurs de prestations sociales. La question sous jacente étant la manière dont l’immigration affecte les dépenses publiques d’un pays. Plus précisément, il s’agit de déterminer si l’immigration fait peser sur les systèmes de protections sociales, d’éducations et de santés une charge supplémentaire qui ne serait pas compensée par des recettes fiscales additionnelles?

Ici aussi les conclusions manquent de clartés. Selon l’OCDE les résultats sont fonctions de la méthodologie adoptée, de la période et des hypothèses posées. Pourtant n’en déplaise à l’opinion publique, il semble que les effets de l’immigration sur la fiscalité soit en réalité au pire inexistant, au mieux légèrement positif.

Les personnes nées à l’étranger ont en effet moins de chances de recevoir une aide des pouvoirs publics que les personnes présentant des caractéristiques (de revenus, de situations familiales, etc.) similaires mais nées dans le pays. Car ces aides sont souvent délivrés sur des critères nationaux. Et même lorsqu’elles bénéficient de tels aides, leurs niveaux de transferts sont légèrement plus faibles que ceux destinés aux populations autochtones. A un niveau purement comptable il semble en fait que l’apport fiscal des immigrés soient légèrement supérieur au surcroit de dépenses publiques dont ils peuvent bénéficier. [2]

De même il est nécessaire de considérer l’objectif des immigrants mais aussi des réfugiés, qui décident d’intégrer le territoire européen. Les deux populations ont des objectifs communs. Accéder à une vie meilleure, à un emploi rémunérateur, être en mesure de créer de meilleur conditions de vies pour soit et pour ses proches. Le plus souvent le profil des actifs issus de l’immigration est donc plutôt celui de jeune, travailleur qui cherche d’avantage à produire de la richesse qu’il pourra redistribuer qu’à vivre à coup d’allocation. Bien souvent les familles ce sont d’ailleurs saigner pour financer le voyage de ces personnes et envisagent ce départ comme un investissement. L’immigrants arrivent donc dans le pays d’accueil en portant une importante pression familiale sur ses épaules, pression qui le motive également à ne pas rester oisif.

Dans le cas des réfugiés, il convient de garder à l’esprit le profil des personnes qui sont susceptibles de fuir les pays situés dans des zones de conflits. Il s’agit majoritairement de personnes ayant un niveau de vie relativement élevé dans les pays de départ. Puisque d’importantes ressources financières sont nécessaires pour mener à bien ce type de périple. Bien souvent les réfugiés sont issus des milieux intellectuelles ou à défaut de la classe moyenne des pays qu’ils fuient et maitrisent au moins une langue étrangère.

Ils constituent donc potentiellement un apport supplémentaire de compétences pour le pays d’accueil.

Les conclusions des études portant sur le sujet conduisent d’avantage à des interprétations qu’à une vision claire de la question. Leurs auteurs eux-mêmes soulignent leurs caractères imprécis et fluctuants, dépendant étroitement des méthodes de recherches employées. Pourtant en balayant l’ensemble des études réalisées, il semble que nous soyons en mesure d’affirmer que l’impact de l’immigration, bien que négligeable, soient un élément qui avantage, ne serait ce que légèrement la réalisation de l’équilibre économique, démographique, fiscale et culturelle du pays d’accueil.

Donc si on ne peut affirmer avec certitude, en l’état actuel de nos connaissances, que l’immigration constitue un avantage décisif pour les enjeux démographiques, culturelles ou économiques des pays d’accueils. On peut néanmoins considérer qu’elle représente un levier puissant qui contribue à cet équilibre et au développement des pays qui reçoivent ses personnes.





[1] Marc Termote, « Causes et conséquences économiques de la migration internationale - théorie et réalité», revues Études internationales, vol. 24, n° 1, 1993, p 55
[2] OCDE 2000, Section VII, Tendances de l’immigration et conséquences économiques, p214

lundi 16 mai 2016

Politique et média : Le temps s’accélère ?





Dans une société qui semble s’accélérer et se compliquer chaque jour davantage, comprendre le monde, ses enjeux politiques ou sociaux apparait de plus en plus difficile. Les médias sont à ce titre une paire de jumelle qui devrait nous permettre de voir un peu plus loin que ce qui se passe sur notre palier ou dans notre quartier. 

La définition des médias est multiple ; outils d’information, de propagande ou encore de dialogue sociale. c'est une entreprise à part à biens des égards. Mais dont la nature purement privé en fait aussi le jouet des règles économiques normatives et la pousse donc à suivre une logique de recherche de profit et d’audimat, donc de sensationnel.


Alors que l’action politique nécessitent du temps, de l’analyse et de la perspective, les médias privilégient une représentation du dialogue sociale et de la politique centrée sur des événements marquants et souvent sortis de leurs contextes. Il s’agit par exemple de mettre en scène les formes traditionnelles ou non du conflits : grèves, manifestations, tweets assassins, vidéos prisent sur le vif via un smartphone fournissent en effet des images plus frappantes et donc plus susceptibles de faire sensations. Malheureusement cette mise en scène ce fait au détriment des débats citoyens ou des négociations feutrées conduites dans le calme, parfois précaire, des officines gouvernementales. 


De même,  il n'est pas possible, pour tous les auditeurs/spectateurs/internautes, et donc les citoyens, qui souhaitent comprendre le monde qui les entoure, de se forger une opinion basée sur une vue d'ensemble de la situation et de ses enjeux. 


Car les médias mettent plus volontiers en avant les rapports de forces, entre groupes ou personnes, plutôt que les concertations, les enjeux ou les idées. Et si parfois ils sont tenus d'en souligner les idées et les enjeux c'est dans un délai très court, de façon souvent simpliste, sous forme de débats télévisés par exemple. Débats dans lesquelles la plupart des participants parlent tous en même temps, ainsi que la ou le présentateur(trice) qui tente de les ramener à un peu de retenu. Autant dire tous de suite que le message n'est pas explicitement clarifié par ce type d'exercice.

Le mouvement « Nuit Debout » est un exemple parlant de cette polarisation médiatique sur les formes de conflits. On en retient plus volontiers les affrontements avec les forces de l’ordre ou l’exclusion manu militari de certains personnages médiatiques plutôt que les discussions qui rythment les nuits et les jours des acteurs du mouvement. 


Or les médias sont amenés à peser sur les agendas politiques et parfois même sur les mutations sociales au sens large. Mais alors comment admettre des analyses basées essentiellement sur des approches parcellaires et sélectives des enjeux ?


De nombreuses explications peuvent être avancées pour comprendre cette distorsion ; dévalorisation du domaines des questions sociales en général et du journalisme sociologique, manque d’expertise des journalistes pour traiter la complexité des différents dossiers, contraintes financières et logique marchande de renouvellement de l’offre et de quête du sensationnel, contribuent à dénaturer et à décrédibiliser le discours médiatique.


Pourtant la logique économique n’est peut-être pas l’unique explication. L’accélération techniques des flux d’informations et plus largement les modifications fondamentales de notre rapport au temps semblent, elles aussi, contribuer au phénomène.


Certains auteurs comme Hartmut Rosa ont récemment étudiés cet aspect. Dans son ouvrage sur «l’accélération, une critique sociale du temps» [1] H.R pointe notre rapport au temps comme un phénomène structurant de l’histoire, de nos modes de vie et plus largement des mutations sociales et de la modernité. 


Il avance l'idée que, grâce aux avancées des nouvelles technologies, l’homme est capable de réaliser plusieurs actions en parallèles et d’accomplir plus rapidement un certain nombre de tâches. Pour le dire autrement le nombre d’actions par unité de temps augmente considérablement (aujourd’hui en une heure je peux rejoindre une autre ville en train, tout en étant en contact avec mes amis et/ou collaborateurs, en avançant sur l’écriture d’un article et en me tenant informé des nouvelles via facebook ou autre tweeter, etc.). 


Cette concentration d’un grand nombre d’action par unités de temps génère un brouhaha incessant qui parasite les possibilités d’analyses. Tout devient instantanée, présent et ce qui ne l’est pas n’existe plus ou perd rapidement toute consistance dans un immédiat qui semble s’étirer à l’infini. 


Dans le cas du traitement médiatique, non seulement la logique économique favorise l’apparition de sources d’informations parcellaires, orientés mais pour ne rien arranger l’actualité fait également l’objet d’un chassé croisé permanent. Tous les organes d’informations étant lancés dans la même course : être à l’origine de tel ou tel nouvelle. Celle-ci induit des réactions de plus en plus rapides et confuses de la part des médias mais également la production d’une information souvent non vérifiée et donc potentiellement inexacte. 


On constate au quotidien la réduction de la durée de vie d’une actualité. De quelques secondes, minutes, ou user jusqu’à la corde pendant 24H par toutes les chaines d’informations continues pour être ensuite jetée aux oubliettes. Les réactions se font uniquement à chaud, les journalistes ont finalement à peine le temps de décrire et encore moins d'analyser l'actualité, les gens de la comprendre qu’elle est déjà éclipsée par une autre. Nous sommes alors pris dans ce temps présent très court ou des faits rapportés en début de journée perdent toutes valeurs le soir même. 


Cette accélération ne permet pas au citoyen d’utiliser les médias comme une lunette d’observation du monde. Cela reviendrait à avoir une paire de jumelles qui ne permet que de voir les objets qui sont prêt de nous et ce pendant quelques instants seulement. On aurait du mal à envisager l’utilité d’un tel artefact. 


Le monde politique lui-même, est pris en étau dans le temps de l’information et son caractère instantané et émotionnel. L’action politique se fait alors en réaction à un événement terrible et touchant, la mort d’un enfant mordu par un chien (loi sur les chiens dits « dangereux »), l’enlèvement d’un enfant par un récidiviste (loi sur la récidive). Evidemment il ne s’agit pas de dire que ces lois n’auraient pas du être promulguées mais plutôt d’envisager qu’elles auraient pu être mieux élaborées, dans d’autres conditions et pas dans le « feu de l’action ». 


Car pris dans cette instantanéité, le temps accordé à la délibération et à la réflexion se raréfie. Or ce temps n’est-il pas une nécessité pour élaborer et mener à bien une vision et un projet politique en Démocratie ?


Cette accélération impact directement la sphère politique que l'on considère encore comme l'échine de nos organisations occidentales. Ainsi le parti victorieux est rarement celui qui présente les meilleurs arguments ou le meilleurs programme, mais plutôt celui qui sera doté des meilleurs communicants, de fonds importants (qui vont lui permettre d’apparaître dans tous les médias), des images les plus frappantes, ou des phrases les plus accrocheuses. 


Cette situation s’illustre parfaitement dans les primaires américaines qui ont débutées en 2016. On y voit les candidats principaux et plus particulièrement Donald Trump redoubler de phrases chocs et de propos injurieux pour exister en permanence dans les médias, sans que l’on en apprenne beaucoup plus sur le contenu de son programme. 


Mais tout n’est peut-être pas perdu ! Les nouvelles technologies ont en effet permis l’émergence d’un grand nombre de nouveaux médias qui permettent d’accéder à une information alternative et parfois plus spécialisée, direct ou documenter. S’informer ne sera pas forcément plus simple, puisque l’usager devra lui-même faire le tri et recouper les sources mais il convient au moins d’y voir une piste à explorer et peut-être un espoir pour le futur. 













[1] Hartmut Rosa, Accélération. Une critique sociale du temps, La Découverte, coll. «Théorie critique», 2010, 474 p.